Le vicomte de Bragelonne. Tome III | страница 48
Marie-Thérèse partit enthousiasmée.
Une heure après, Anne d’Autriche recevait chez elle Madame, et, la couvrant de caresses :
– Bonnes nouvelles ! disait-elle, le roi est charmé de ma loterie.
– Moi, dit Madame, je n’en suis pas aussi charmée ; voir de beaux bracelets comme ceux-là aux bras d’une autre femme que vous, ma reine, ou moi, voilà ce à quoi je ne puis m’habituer.
– Là ! là ! dit Anne d’Autriche en cachant sous un sourire une violente douleur qu’elle venait de sentir, ne vous révoltez pas, jeune femme… et n’allez pas tout de suite prendre les choses au pis.
– Ah ! madame, le sort est aveugle… et vous avez, m’a-t-on dit, deux cents billets ?
– Tout autant. Mais vous n’ignorez pas qu’il y en aura qu’un gagnant ?
– Sans doute. À qui tombera-t-il ? Le pouvez-vous dire ? fit Madame désespérée.
– Vous me rappelez que j’ai fait un rêve cette nuit… Ah ! mes rêves sont bons… je dors si peu.
– Quel rêve ?… Vous souffrez ?
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– Non, dit la reine en étouffant, avec une constance admirable, la torture d’un nouvel élancement dans le sein. J’ai donc rêvé que le roi gagnait les bracelets.
– Le roi ?
– Vous m’allez demander ce que le roi peut faire de bracelets, n’est-ce pas ?
– C’est vrai.
– Et vous ajouterez cependant qu’il serait fort heureux que le roi gagnât, car, ayant ces bracelets, il serait forcé de les donner à quelqu’un.
– De vous les rendre, par exemple.
– Auquel cas, je les donnerais immédiatement ; car vous ne pensez pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie par gêne. C’est pour les donner sans faire de jalousie ; mais, si le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien ! je corrigerais le hasard… je sais bien à qui j’offrirais les bracelets.
Ces mots furent accompagnés d’un sourire si expressif, que Madame dut le payer par un baiser de remerciement.
– Mais, ajouta Anne d’Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s’il les gagnait ?
– Il les donnerait à la reine, alors.
– Non ; par la même raison qui fait qu’il ne me les rendrait pas ; attendu que, si j’eusse voulu les donner à la reine, je n’avais pas besoin de lui pour cela.
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Madame jeta un regard de côté sur les bracelets, qui, dans leur écrin, scintillaient sur une console voisine.
– Qu’ils sont beaux ! dit-elle en soupirant. Eh ! mais, dit Madame, voilà-t il pas que nous oublions que le rêve de Votre Majesté n’est qu’un rêve.