Les Quarante-cinq. Tome I | страница 112
C’était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n’est point là pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d’autres, Gorenflot reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux sollicitations de son ami.
À son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de Chicot, le roi avait écrit de sa propre main :
« Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c’était non seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme, quoiqu’il n’ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de son trisaïeul. Vous l’entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu’il repose au soleil, qu’il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous dont j’honore d’autant mieux la tristesse que je la partage, vous quitterez, ainsi que vous m’en témoignez le désir, votre prieuré de Beaune. J’ai trop besoin à Paris d’hommes dévoués et bons clercs pour vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins, votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris, quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement.
Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l’oublier dans vos saintes prières. »
– 231 –
Qu’on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d’une main royale, fit ouvrir de grands yeux au prieur, s’il admira la puissance du génie de Chicot, et s’il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui l’attendaient.
Car l’ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces tenaces surgeons dans le cœur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours été Modeste, et qui, depuis déjà qu’il était prieur de Beaune, s’appelait dom Modeste Gorenflot.
Tout s’était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un fagot d’épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau cep de vigne ; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé Gorenflot à faire son déménagement.