Les Quarante-cinq. Tome I | страница 111
– Je me ferais bien moine, pensa-t-il ; mais chez Gorenflot je serais trop le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez ; certes, le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne ; mais, de par tous les diables ! il y a d’autres moyens que les moyens vulgaires : cherchons. J’ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n’est point dans la bibliothèque de Gorenflot : Quaere et invenies.
Chicot chercha donc, et voici ce qu’il trouva. Pour le temps, c’était assez neuf.
Il s’ouvrit à Gorenflot, et le pria d’écrire au roi sous sa dictée.
Gorenflot écrivit difficilement, c’est vrai, mais enfin il écrivit que Chicot s’était retiré au prieuré, que le chagrin d’avoir
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été obligé de se séparer de son maître, lorsque celui-ci s’était réconcilié avec M. de Mayenne, avait altéré sa santé, qu’il avait essayé de lutter en se distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu’enfin il avait succombé.
De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi.
Cette lettre, datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes.
Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon que la maladie faisait des progrès.
Le premier paragraphe était écrit et signé d’une main assez ferme.
Le second était tracé d’une main mal assurée, et la signature, quoique lisible encore, était déjà fort tremblée.
Il avait écrit Chic… à la fin du troisième.
Chi… à la fin du quatrième.
Enfin il y avait un C avec un pâté à la fin du cinquième.
Ce pâté d’un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.
C’est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.
Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on dirait aujourd’hui, un homme fort excentrique, et comme le style est l’homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous n’osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en attendre.
Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l’Étoile. Elle est datée de 1580, comme nous l’avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta Chicot.
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Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l’intérêt de Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de Beaune lui était devenu odieux, et qu’il aimait mieux Paris.
C’était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n’est point là pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d’autres, Gorenflot reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux sollicitations de son ami.