Le vicomte de Bragelonne. Tome III | страница 43




Aramis secoua la tête.


– Ce n’est point votre avis ? dit Fouquet.


– Elle n’est pas coquette.


– Laissez-moi vous dire…


– Oh ! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.


– Mon ami ! mon ami !

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– Il y a longtemps que j’ai fait mes études, voulez-vous dire.

Oh ! les femmes ne changent pas.


– Oui, mais les hommes changent, et vous êtes aujourd’hui plus soupçonneux qu’autrefois.


Puis, se mettant à rire :


– Voyons, dit-il, si La Vallière veut m’aimer pour un tiers et le roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable ?


Aramis se leva avec impatience.


– La Vallière, dit-il, n’a jamais aimé et n’aimera jamais que le roi.


– Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous ?


– Demandez-moi plutôt ce que j’eusse fait.


– Eh bien ! qu’eussiez-vous fait ?


– D’abord, je n’eusse point laissé sortir cet homme.


– Tobie ?


– Oui, Tobie ; c’est un traître !


– Oh !


– J’en suis sûr ! je ne l’eusse point laissé sortir qu’il ne m’eût avoué la vérité.


– Il est encore temps.

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– Comment cela ?


– Rappelons-le, et interrogez-le à votre tour.


– Soit !


– Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l’ai depuis vingt ans, et jamais il ne m’a fait la moindre confusion, et cependant, ajouta Fouquet en riant, c’était facile.


– Rappelez-le toujours. Ce matin, il m’a semblé voir ce visage-là en grande conférence avec un des hommes de M. Colbert.


– Où donc cela ?


– En face des écuries.


– Bah ! tous mes gens sont à couteaux tirés avec ceux de ce cuistre.


– Je l’ai vu, vous dis-je ! et sa figure, qui devait m’être inconnue quand il est entré tout à l’heure, m’a frappé désagréablement.


– Pourquoi n’avez-vous rien dit pendant qu’il était là ?


– Parce que c’est à la minute seulement que je vois clair dans mes souvenirs.


– Oh ! oh ! voilà que vous m’effrayez, dit Fouquet.


Et il frappa sur le timbre.


– Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, dit Aramis.


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Fouquet frappa une seconde fois.


Le valet de chambre ordinaire parut.


– Tobie ! dit Fouquet, faites venir Tobie.


Le valet de chambre referma la porte.


– Vous me laissez carte blanche, n’est-ce pas ?


– Entière.


– Je puis employer tous les moyens pour savoir la vérité ?


– Tous.


– Même l’intimidation ?


– Je vous fais procureur à ma place.


On attendit dix minutes, mais inutilement.


Fouquet, impatienté, frappa de nouveau sur le timbre.


– Tobie ! cria-t-il.


– Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.


– Il ne peut être loin, je ne l’ai chargé d’aucun message.


– Je vais voir, monseigneur.