Черная речка. До и после - К истории дуэли Пушкина | страница 91
Mais pardon, mon bien cher ami, je commence ma lettre par te parler d'elle, mais elle et moi, nous ne faisons qu'un, car t'en parler c'est aussi te parler de moi et tu me reproches dans toutes tes lettres de ne pas assez m'étendre sur mon sujet.
Moi, comme je le disais plus haut, je suis mieux, beaucoup mieux, et je recommence à respirer Dieu merci, car mon supplice était insoutenable: être gai, riant devant le monde, devant les personnes qui me voyaient journellement, tandis que j'avais la mort au cœur, c'est une position affreuse que je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi. Cependant on a la récompense après, car pour une phrase telle que celle qu'elle m'a dite, je crois que je te l'enverrais à toi qui es cependant le seul être qui la balance dans mon cœur; car quand ce n'est à elle que je pense, c'est à toi, mais mon bien cher ne sois pas jaloux, et n'abuse pas de ma confidence: toi cela sera toujours, au lieu qu'elle, le temps se chargera de la changer et rien alors me rappellera plus celle que j'aurais tant aimée; au lieu que toi mon bien cher, tous les jours que je vois naître m'attachent plus à toi et me rappellent que sans toi, je [ne] serais rien.
Pétersbourg est vide d'intérêt: au reste, que veux-tu que je te raconte, toi qui es à Paris et qui es à la source de tous les plaisirs et de toutes les émotions, et qui peux t'amuser depuis Polichinelle sur les boulevards jusqu'aux ministres dans la Chambre, depuis le Tribunal de police correctionnel jusqu'au Tribunal des pairs; je t'envie vraiment ton séjour à Paris; cela doit être un moment bien intéressant et nos journaux quelques soins qu'ils y mettent, ne peuvent reproduire que d'une manière incomplète l'éloquence, l'audace de l'assassin de Louis-Philippe.
J'oubliais presque: nous avons eu aussi notre petite scène tragique la semaine dernière qui, tout en ne touchant pas aux sommités sociales, est pourtant une chose remarquable en ce qu'elle dépeint le caractère des auteurs.
Un des circassiens qui est à Pétersbourg se trouve atteint tout à coup d'une fièvre chaude; il profite de l'absence de son domestique pour se mettre en grande tenue et s'arme en guerre. Lorsque son malheureux domestique revint, il se jeta sur lui, le poignarda et le mit en morceaux. Et d'un! Puis arriva un second individu dans sa chambre. Il se précipite aussi sur lui et lui tire un coup de pistolet à bout portant, mais le manque. L'autre, comme tu penses bien, s'enfuit dans sa chambre et se sauve en poussant des cris horribles; aussitôt l'on fit avertir le comte Benkendorff de tout ce qui se passait et on le priait de désigner quelqu'un pour arrêter ce malheureux; mais le comte ne voulut désigner personne, car c'était presque une mort certaine que de vouloir arrêter le furibond, et il se transporta lui même sur les lieux pour opérer l'arrestation; pendant ce temps mon circassien avait eu le temps de tirer un troisième coup de fusil sur son colonel qui venait pour lui faire entendre raison, et avait tué le domestique qui portait le manteau, alors ces messieurs les circassiens perdirent patience et lui firent ouvrir la porte, aussitôt le malheureux se précipita dans la cour et là quatre de ces messieurs lui lâchèrent leur coup de fusil et l'ont tué et braqué comme un chien, et Benkendorff arriva juste à temps pour entendre la détonation. Aussi l'Empereur a été furieux et il les a fait partir tous les quatre pour leur pays, et si là ils continuent à traiter la fièvre chaude avec les mêmes remèdes, je fais mon compliment sincère à ceux de leurs compatriotes qui se trouveront dans ce cas.